29/05/2017

Covert actions




Ce recueil de scénarios de 176 pages est un supplément à World War Cthulhu – Cold War, présenté dans ce billet.

Il propose six scénarios mettant en scène des missions d’espionnage avec une dose de surnaturel cthulhien, toutes situées dans les années 70. Tous font une petite trentaine de pages, aides de jeu comprises, et tous reposent sur le concept de « double mission » présentée dans Cold War, qui oblige les agents à satisfaire leurs supérieurs officiels au sein des services secrets britanniques, mais aussi les chasseurs de cthulhus de la Section 46.

• Puddles Become Lakes démarre en fanfare : les agents, convoqués à 22 heures, ont jusqu’à l’aube pour neutraliser une journaliste qui se prépare à déclencher un vilain scandale… Quant aux développements de l’affaire, ils s’étendront sur plusieurs jours et réservent quelques moments angoissants – arriver à faire flipper le lecteur avec la phrase « je l’ai rangé dans le tiroir » est un exploit en soi. Comme la perfection n’est pas de ce monde, la rédaction m’a un peu fait tiquer. En effet, l’auteur garde des cartes dans sa manche pour faire des surprises à son lecteur, avec pour résultat d’égarer ce dernier. Plutôt que de voir apparaître des PNJ en milieu d’histoire, je préfère disposer d’un résumé des faits plus copieux en début de scénario[1]… N’empêche, le résultat reste de grande qualité, et pourra servir avantageusement de « scénario d’introduction » à la gamme.

• The Forcing Move se déroule en juillet 1972 et envoie nos héros à Reykjavik, où se déroule un épisode très médiatique de la Guerre froide : la finale du championnat du monde d’échecs entre Bobby Fisher et Boris Spassky. Les agents devront donc opérer dans une ville bondée de journalistes, où les crimes violents sont rares et où il ne fait jamais nuit – et s’ils doivent éliminer des gens, ils devront être créatifs, parce que les armes à feu sont presque impossibles à se procurer. Prises isolément, les deux enquêtes semblent relativement simples, mais leur mélange risque de donner quelque chose de compliqué à souhait. Les agents devront marcher sur des œufs, et si le Gardien des arcanes se sent en forme, son abondant casting peut donner lieu à d’intéressants numéros d’acteur – à commencer par N, qui se charge en personne de les briefer. Bref, du bon boulot.

• Cadenza se déroule en juillet 1974 à Chypre. La base RAF d’Akriti connaît d’étranges « sabotages » pile au moment où la communauté grecque saute à la gorge de la minorité turque – et juste avant que les Turcs n’envahissent la moitié nord de l’île. Les deux enquêtes principales se déroulent dans la base et finissent par n’en faire qu’une, mais l’auteur consacre beaucoup de place à une histoire secondaire qui conduit les agents à l’extérieur, avant de la faire tourner en queue de poisson[2]. Elle donne l’impression d’avoir été rajoutée pour exploiter une anecdote historique rigolote et donner aux joueurs un petit cours sur la crise chypriote. Mais si on reste sur la trame principale, et donc à l’intérieur de la base, il y a là un bon petit scénario, avec une guest star lovecraftienne étonnante. Un peu plus compact, il aurait été parfait. Tel quel, c’est sans doute le moins convaincant du recueil.

• The Guardians of the Forest joue la carte de l’exotisme : qui dans l’assistance sait ce qui se passe au Timor oriental dans les derniers jours de 1974 ? À peine décolonisé, le petit État est envahi par son grand voisin indonésien. Anticommunisme oblige, l’Occident donne sa bénédiction, et les agents sont chargés d’une action de désinformation mineure, en liaison avec les Indonésiens. Ah, et tant qu’ils sont dans ce coin perdu où personne ne met jamais les pieds, N voudrait savoir ce qui est arrivé à une expédition qui a disparu dans la jungle en 1938… Nos héros se retrouvent donc à faire quelque chose de parfaitement dégueulasse pour le compte « d’alliés » qui se comportent comme des bouchers[3], avant de leur fausser compagnie pour aller se perdre dans une forêt aussi vierge que mal famée – ce qui contrarie à la fois les Indonésiens et les Australiens qui devaient les récupérer, sans oublier les habitants de la jungle. C’est sans doute le scénario le plus dans l’esprit de la guerre froide, même si son versant surnaturel me séduit un peu moins.

• Operation Header envoie le groupe dans l’Arctique canadien, où un poste d’écoute chargé de surveiller les communications russes ne répond plus, après un blizzard printanier que les satellites météo n’avaient pas vu venir. Il est rédigé pour des agents de la CIA plutôt que du SIS, même si ça change assez peu de choses en réalité, ces stations d’écoute étant une opération conjointe. Quant à la section 46, elle a bien un truc à leur demander, mais il est cryptique en diable, au point où les agents risquent fort de pas comprendre ce qu’on attend d’eux. Quoi qu’il en soit, nos héros arrivent au bout du monde et y trouvent un site ravagé et peuplé de survivants traumatisés. Avant d’avoir eu le temps de comprendre ce qui se passait, ils se prennent la seconde vague en pleine figure. L’ensemble a un petit côté Aliens pas déplaisant et repose sur un versant du Mythe que j’aime bien. Je n’ai pas adhéré à 100 %, mais c’est plus une question de goût qu’autre chose – peut-être parce que ce genre de huis-clos aurait pu se dérouler à une autre époque sans changements notables ?

(Point important : ce scénario, tout comme le suivant, souffre de vrais soucis d’édition, qui obligent à chercher des informations indiquées « above » alors qu’elles sont en réalité plus loin… Le développeur du recueil a changé en cours de route, et ça se voit.)

• The Unclean, enfin, se déroule à Moscou et a le défaut d’exiger que les agents soient en poste dans la capitale de l’empire du Mal. L’enquête « espionnage » est une course-poursuite avec le KGB pour récupérer un McGuffin, qui croise une enquête surnaturelle, laquelle ne tarde pas à prendre aussi la forme d’une course-poursuite – les deux ayant bien entendu des protagonistes communs, ce qui simplifie les choses tout en faisant mal à la suspension d’incrédulité. L’auteur croise mythe de Cthulhu et folklore russe et met des louches de macabre dans un Moscou grisâtre peuplé d’agents du KGB en civil. L’ensemble risque de laisser pas mal de monde sur le carreau, mais a de nombreux aspects séduisants.

(Au chapitre des soucis d’édition, un indice incompréhensible tant qu’on n’a pas lu les aides de jeu, et un délicieux « c’est l’immeuble où les agents ont vu une lumière »… alors qu’ils ne la voient qu’au paragraphe suivant.)

Qu’en conclure ?

1. Il y a intérêt à ce que Cubicle 7 prenne un peu plus soin de ses bébés, parce que même si seuls les derniers scénarios souffrent de vrais problèmes d’édition, ils sont tous victimes de soucis de relecture – rien de méchant, une ligne répétée ici, des motscollés là, une pétouille de maquette ailleurs… Tout ça aurait vraiment mérité une passe supplémentaire. Vous pressez pas, les gars, sur un Kickstarter vieux de deux ans, on n'est plus à quinze jours près !

2. Dans presque tous les cas, à l’exception de Puddles Become Lakes qui fournit une relation map, quelques petits encadrés donnant, par exemple, la liste des PNJ ou les points saillants du scénario auraient simplifié la compréhension. Il m’est arrivé plusieurs fois à la lecture de survoler une information qui semblait mineure sur le moment, mais qui joue un rôle important dans la suite… d’où retour quelques pages en arrière. C’est un effet bien connu d’un relatif manque de place et ça se résout en prenant des notes, mais plus je vieillis, plus j’ai envie qu’on me mâche le travail.

3. À ces petites réserves de forme près, ces six scénarios sont de qualité. The Forcing Move est mon préféré, suivi d’assez près par Puddles Become Lakes. The Guardians of the Forest est un petit cran en dessous mais a le mérite de mettre le nez des joueurs dans les aspects déplaisants de la guerre froide. Operation Header et The Unclean ont tous les deux du potentiel, mais exigent un peu plus de boulot. Quant à Cadenza, je ne le ferai pas jouer tel quel, mais il peut donner quelque chose de sympa si a) on supprime la piste extérieure ou b) si on la développe au point de lui donner une suite.

4. Reste deux suppléments pour boucler cette mini-gamme : Our American Cousins devrait arriver d’ici une paire de mois, alors que Yesterday’s Men est toujours perdu dans un grand flou ponctué de messages lénifiants… Et une fois qu’ils seront là, il sera temps de compter les jours pour le World War Cthulhu suivant.




[1] Tant que j’en suis à pinailler, il y a aussi une petite incohérence à surmonter dans le briefing.
[2] Je n’aime pas les scénarios où on me dit « bah, l’identité du gars qui veut voler des ogives nucléaires n’a aucune importance, débrouillez-vous avec ».
[3] Les Indonésiens occuperont le Timor pendant presque trente ans, et lorsqu’ils seront forcés de lâcher prise au début des années 2000, quelques 200 000 Timorais auront « disparu ».

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