18/02/2018

Babylon Berlin


Babylon Berlin est une série télévisée allemande. Ahah, oui, je sais, Derrick, Der Clown, la Clinique de la Forêt noire, Tatort... D'expérience, la production télévisuelle allemande n'est pas fameuse. Mais si ça se trouve, quand on dit série télé française à un allemand, il pense imméaditament Louis la Brocante, Angélique Ange-gardien, Plus belle la vie. C'est facile de se moquer.

Babylon Berlin se déroule à Berlin en 1929, soit en pleine république de Weimar. Berlin est pauvre, exubérante, politisée, corrompue, fiévreuse, pornographique, polarisée. La ville est tout et son contraire. Et dans cette ambiance folle, on va suivre plusieurs personnages dans un récit chorale :
- Gereon Rath, un policier de Cologne en mission spéciale à la demande des notables de sa ville
- Charlotte Ritter, une garçonne qui se prostitue à l'occasion et qui désespérément devenir policière
- Bruno Volter, un flic à l'ancienne tout en nuances de gris
- August Benda, le chef de la police politique, aussi social-démocrate que juif
- Greta, amie de Charlotte et domestique chez August Benda
- une comtesse russe en goguette
- des hauts gradés allemands en train de comploter
- des russes anti-staliniens primaires 
- des russes staliniens tout aussi primaires
- un fabriquant d'armes
- des mafieux armémiens
- un docteur hypnologue
- j'en passe et des Meyer (comme on dit en Allemagne).

Et tout ce petit monde grenouille, enquête, ment, fait la fête et essaye de vivre avec ses petits secrets. Gereon a besoin de drogue pour surmonter son syndrome post-traumatique, Charlotte doit jongler entre sa vie de débauche et ses aspirations professionnelles, Bruno n'est franchement pas net, Benda doit composer avec les pressions politiques de son poste, Greta est connement amoureuse... Les intrigues se croisent dans tous les sens, c'est véritablement un tableau complexe qui se dessine au cours des 16 épiodes de cette première saison.

La série a bénéficié d'un budget de 40 millions d'Euros, et pour une fois, ça se voit. 80% du budget n'a pas servi à payer Gérard Depardieu, du coup les décors sont sublimes, les costumes sont d'époque, il y a des numéros de cabaret qui en jettent, du numérique pour recréer des lieux iconiques de 1929... Il y a du sexe, des manifestations réprimées dans le sang, du cassage de gueule dans une ruelle, des rêves louches avec un cheval qui porte un masque à gaz... Toute la vielle court à sa perte, fonce droit dans le mur (de Berlin), on sait bien que Tonton Adolph est sur le point de siffler la fin de la récréation, mais on veut en profiter une dernière fois avant que ça ne s'arrête. Une dernière coupe de champagne, quoi.

Berlin en 1929 est un décor génial pour du JdR. Tout semble possible scénaristiquement. On pense bien évidemment à l'Appel de Cthulhu, même si la série ne verse jamais dans le fantastique. Mais ça sent quand même l'investigateur à plein nez tout du long. Les personnages sont intéresants, chaque sous-intrigue est recyclable. Il y a des twists très bien vus. Mais même sans vouloir s'en servir comme source d'inspiration rôlistique, Babylon Berlin est une vraie belle série bien pensée, bien réalisée, bien jouée. Elle donne également envie de lire les romans dont elle est l'adaptation. Et puis en plus, ça fait du bien d'entendre des gens parler allemand à longueur d'épisode.

14/02/2018

Tant d'espace



Fontainebleau, un soir d'octobre. Je suis assis à la table d'un restaurant avec Manuel, un bon ami à moi. Nous venons de commander un plateau de fromages ainsi que deux verres d'un bon vin rouge espagnol. Cette scène en apparence banale cache cependant notre véritable occupation : nous sommes tous les deux en train de jouer à Tant d'espace, un jeu de rôle Grandeur Nature écrit par Sébastien Duverger-Nédellec (dit "Beus"). Nous incarnons Lætitia et Kamel, deux trentenaires qui se retrouvent pour la première fois depuis plus de dix ans. Nous avons a priori beaucoup de choses à nous dire : quand ils étaient encore étudiants nos personnages ont vécu une histoire d'amour intense dont ils gardent encore des souvenirs forts, beaux et douloureux.

À une centaine de mètre de nous est assise Saki, l'organisatrice de notre session de jeu, qui observe notre couple éphémère et se tient prête à nous envoyer quelques rares SMS dont je ne révélerai pas ici la teneur. Ce n'est pas lui faire injure que de dire que son rôle sera très limité pendant la petite heure que durera notre partie. En réalité c'est tout le dispositif ludique du jeu qui s’avérera minimaliste, nous avons certes lu quelques pages de textes décrivant le passé de nos personnages mais très peu d’événements extérieurs viendront rythmer notre discussion. Une seule consigne nous est laissée : nos deux personnages ne devront pas se remettre ensemble à la fin de la partie. "Tant d'espace n'est pas un jeu hollywoodien. Kamel et Lætitia ne combleront pas [l']espace [qui les sépare] en une heure" nous annonce le document présentant le jeu.

Tant de difficultés

Il y a là un paradoxe mais l'apparente simplicité du jeu nous a posé de grandes difficultés. Fait très inhabituel en JdR, Tant d'espace n'ajoute (presque) aucun élément narratif à sa situation initiale. En conséquence l'évolution de la partie repose entièrement sur les joueurs quitte à ce que la discussion s'enlise (1). Cet effet est recherché par le jeu dont l'une des thématiques est la difficulté à rétablir une conversation entre deux êtres qui furent intimes avant de cesser de l'être. Mais Tant d'espace se présente aussi comme évoquant la remonté des souvenirs d'un amour inachevé, en tant que joueur cette deuxième thématique m'a amené à aborder le jeu en espérant parvenir à parler des sentiments de mon personnage et à faire naître quelques sourires sur nos visages...Las ! À quelques répliques près notre conversation fut extrêmement laborieuse et impersonnelle. Elle ne tournait qu'autour de ces banalités que l'on se dit quand on ne sait pas quoi se dire ou qu'il nous est trop délicat de révéler ce que l'on a sur le cœur.

Un des aspects de l'organisation qui incite à la pudeur des sentiments, fussent-ils ceux de nos personnages, est le fait qu'il se déroule dans un lieu public. Ainsi peu de temps après le début de la partie un couple est venu s'installer à la table d'à côté et décourager par sa simple présence les effusions sentimentales et les gestes de tendresse.
Autre difficulté, celle-là spécifique à notre couple de joueurs, nous étions deux hommes dont l'un de nous incarnait (sans tentative de modifier son apparence) un personnage féminin. Devoir considérer qu'un personnage est du genre opposé à celui du joueur qui l'incarne est une situation fréquente dans la pratique du jeu de rôle mais le faire dans un espace public est plus délicat. Pour ne prendre qu'un exemple : les interactions avec les serveurs (qui nous appelaient "messieurs") créaient un sentiment de décalage et d'incongruité par rapport au genre du personnage de Lætitia.

Tant d'espace entre le JdR sur table et le GN sur table

S'il n'est pas inintéressant de prendre le temps de jouer autour de l'incommunicabilité des sentiments, je suis ressorti de Tant d'espace en ressentant de la frustration. Comme si l'échec de la conversation entre Lætitia et Kamel était aussi un échec de nous, joueurs, passant à côté d'une partie d'un jeu. Ainsi je n'ai pas eu le sentiment d'une résonance entre mes expériences et celles de mon personnage tel que peut la décrire Muriel dans sa critique du jeu sur le site Electro-GN.

Ces difficultés que nous avons rencontrées illustrent des différences a priori subtiles entre le JdR sur table et le Grandeur Nature. Tant d'espace est un jeu qui ne repose presque que sur la conversation, c'est à dire sur l'outil principal du JdR sur table. Mais il s'agit aussi d'un jeu qui ne permet pas à ses joueurs de recourir au discours indirect et de décrire les actions de leurs personnages. Dans le cadre d'un JdR, la séparation entre nos discours de joueurs et ceux de nos personnages auraient pu (trop ?) facilement nous permettre de dépasser la pudeur et la gêne de Kamel et Lætitia, d'en faire éventuellement de simples éléments de récits en les verbalisant mais d'éviter qu'elles ne soient un obstacle pour nous (2).

En ne nous offrant pas ces outils, Tant d'espace nous rappelle à quel point il est parfois difficile de s'ouvrir à autrui et d'exprimer les émotions parfois bouleversantes et complexes que nous pouvons éprouver envers lui. Cette difficulté à communiquer sur ses sentiments s'est traduite par un véritable obstacle ludique que je n'ai pour ma part pas le sentiment d'avoir réussi à franchir.


(1)On peut mesurer par contraste le surcroît de difficulté qui naît du fait de demander aux joueurs d’improviser sans introduire pendant la partie de nouveaux éléments permettant de les guider. En effet, avant le début du jeu, et avant de s'installer dans un bar/un restaurant, les joueurs sont invités à participer à un atelier de pré-partie. Ce dernier est un exercice permettant d'aider à se mettre dans la peau du personnage et il repose sur une liste de questions très précises sur la relation passée entre Kamel et Lætitia ("En quoi te trouvais-je extraordinaire ?", "En quoi te trouvais-je cruel(e) ?",...), questions auxquelles le joueur doit répondre en regardant sa ou son partenaire de jeu dans les yeux. Ce court atelier s'est avéré très fluide et très intense, beaucoup plus simple à jouer que la partie proprement dite.
(2)Sur son blog, le biclassé rôliste/GNiste Thomas B. met en parallèle Tant d'espace avec un JdR sur table, le très beau Les Petites Choses Oubliées avec qui il partage le thème de l'exploration des souvenirs d'une histoire d'amour passée. Il note effectivement que "certaines séquences narratives à la troisième personne des Petites Choses Oubliées paraîtront sans doute plus confortables". Comme lui, et malgré ma relative déception envers ma partie de Tant d'espace, j'invite tous les lecteurs intéressés par la thématique à tester les deux jeux. Pour leurs qualités propres mais aussi pour expérimenter les effets profonds de leur différence d'approche.

05/02/2018

Cold Warning




Ce scénario, signé Scott D. Aniolowski, a été rédigé dans les années 1990 pour Amerikan Gothik, un supplément Chaosium mort-né. Exhumé, réécrit et converti à la 7e édition, il rejoint le corpus sans cesse croissant des scénarios qui sautent par-dessus l’abîme du temps pour encombrer les étagères des collectionneurs des années 2010. C’est aussi la démarche de Cthulhu Reborn, par exemple, pour ne rien dire du Musée de Lhomme.

Il se présente comme un livret d’une trentaine de pages, dont 27 « utiles », le reste regroupant comme de coutume cartes et aides de jeu. La maquette en trois colonnes est serrée, les plans impeccables, et les illustrations… pas à mon goût, mais réalisées par le même illustrateur que la plupart des produits de Golden Goblin.

De quoi est-il question ? Inquiets pour la santé d’une femme enceinte, les investigateurs remontent sa piste jusqu’à un lodge de chasse isolé dans les forêts enneigées du Maine. Ils ne sont pas plus tôt arrivés que la route est coupée par le blizzard… et que véritables les ennuis commencent. Si vous aimez les huis-clos et la neige, ce scénario est fait pour vous !

Il n’y a pas grand-chose à redire à l’histoire. Elle emprunte à MM. Blackwood, Derleth et Lumley pour construire quelque chose de sympa, de cohérent et de bien ficelé. Et c’est sans doute par là que le scénario pèche : l’ensemble risque d’être un poil prévisible si vous avez des joueurs qui s’y connaissent un peu en cthulheries, et surtout, il sera difficile de le sortir des rails. Ainsi, l’auteur propose deux versions de la scène finale, mais il n’envisage pas que les investigateurs s’arrangent pour que la scène finale n’ait pas lieu. Avec un minimum de jus de cerveau en amont et de souplesse en jeu, ça se corrige, mais mené par un psychorigide, Cold Warning a tout pour devenir d’un de ces scénario-abattoir qui ont donné mauvaise réputation à L’Appel de Cthulhu, tout là-bas dans les années 80.

Si vous avez souscrit au Kickstarter, vous aurez en bonus In From the Cold, un document proposant huit investigateurs prétirés susceptible d’aller crever dans la neige. C’est tout à fait fonctionnel et peu palpitant, mais avec une idée marrante : nos héros sont les personnages qui figurent sur les couvertures des suppléments de Golden Goblin. Désormais, on sait qui est le type qui se fait dévorer en quadrichromie dans Tales of the Caribbean, la jeune femme qui étudie un artefact impie dans Island of Ignorance, etc. Ce sont tous des investigateurs expérimentés, tirant vers le « costaud », voire le « très costaud » quand on lit leurs historiques.


Cold Warning n’est que le premier tiers d’un Kickstarter. Deux autres livrets sont prévus : Riding the Northbound, un scénario d’Oscar Rios mettant en scène des hobos ; et Riot à Red Plank, de Phredd Groves, dans une ville minière. Je vous en reparlerai le moment venu.

30/01/2018

Travelers



Je sais, c’est devenu un lieu commun que de dire d’une série télé ou d’un film « On dirait une partie de JdR », mais comment vous dire… Travelers, on dirait vraiment une partie de JdR.

L’action se déroule de nos jours : des voyageurs du futur téléchargent leur conscience dans des corps d’accueil. Leur but : remplir de discrètes missions pour modifier le futur (dont on sait peu de choses, si ce n’est que la Terre ressemble à une immense ZAD). On suit en particulier les missions d’un groupe composé d’un leader, d’un historien/hacker, une médecin, un technicien et une soldate (quand je vous dis que c’est une partie de JdR).

On comprend assez vite qu’ils ne sont pas les seuls voyageurs en missions dans le 21e siècle et qu’ils reçoivent leurs missions d’un mystérieux Directeur dont l’identité nous sera révélée plus tard dans cette première saison. Évidemment, ils doivent agir discrètement, d’où un tas de complications scénaristiques qui ajoutent du suspens à chaque épisode. Mais là où c’est encore plus du JdR filmé, c’est que chaque perso à un problème personnel qui sonne comme un défaut qui rapporte des points d’héroïsme : le leader (agent du FBI) est en couple avec une femme qui remarque le changement de personnalité, l’historien s’est incarné dans un drogué, la médecin a atterri dans un corps en mauvaise santé, le technicien n’est pas majeur et la soldate doit s’occuper d’un bambin. Ils doivent donc jongler entre les impératifs de la mission en cours et les problèmes personnels.

Attention : ce n’est pas la meilleure série du monde. C’est une série canadienne, la production est donc souvent fauchée (quand il s’agit de montrer un ordinateur quantique du futur, on se retrouve avec un ordinateur qui fleure bon la SF des années 70). C’est tourné en Colombie britannique, donc on a l’impression d’avoir déjà vu ce décor des centaines de fois (avec raison : on l’a déjà vu des centaines de fois entre X-Files, Supernatural et toutes les séries qui profitent des programmes de crédit d’impôt afin de faire baisser les coûts de production). Il y a des détails qui vont vous paraître parfois grossiers. Mais malgré ces défauts, la première saison passe comme une lettre à la poste. C’est bien foutu, il y a des idées qui font mouche (j’adore un des leitmotivs de ces voyageurs qui répètent ce mantra « Il faut laisser le futur dans le passé », ou bien des fulgurances du type « Aucun plan ne survit au contact du passé »).

Une seconde saison existe déjà mais n’est pas encore disponible sur Netflix.

Travelers, c’est typiquement le genre de série hyper utiles quand il te manque un joueur pour jouer ta campagne habituelle et que tu te retrouves à improviser un truc sur le pouce. Vous venez du futur, il y a 6 règles à suivre, on va faire vos persos en utilisant FATE. Il y a une mission à suivre, des plots individuels, des mystères, un fil rouge entre les épisodes… Bref, Travelers, on dirait vraiment une partie de JdR.

Mes vrais enfants – Jo Walton



Je ne raffole pas des sagas familiales, mais alors vraiment pas. La faute à la famille Ewings et à tout le soap opera que j’ai ingurgité malgré moi au cours de mon enfance. Parce qu’on n’avait pas HBO et Netflix, nous, on se cognait Côte Ouest. Une chance, ça ne se binge watchait pas, ça se savourait un épisode à la fois. Rien qu’à l’idée d’imaginer mon arrière-grand-mère un peu sénile ayant accès immédiat à une quantité presque illimitée d’épisodes de Santa Barbara, j’en ai des frissons. Tout ça pour dire que la saga familiale, non merci. Et pourtant…

Patricia est une jeune institutrice britannique bien comme il faut. Elle aime la littérature, les belles idées, les oiseaux, Dieu et tout le tralala. Quand Mark, un étudiant en philosophie bien comme il faut lui écrit des lettres d’amour enflammées et lui propose le mariage, elle hésite. De cette tergiversation vont naitre deux lignes temporelles différents : une où elle se marie à Mark et se fait appeler Pat, une où elle dit non et se fait appeler Trish. Il ne me revient pas de vous lister les différences entre ces deux parcours de vie, mais malgré des écarts évidents, ces deux vies potentielles vont entrer en résonance sur certains points. Elle aura des gamins dans ces deux vies, mais lesquels sont les vrais, lesquels appartiennent à la ligne de vie fantasmée ?

Ce n’est pas de la SF à grand déploiement. On y colonise bien la Lune, on s’y bat parfois à coup de bombes nucléaires, on s’y uchronise subtilement, mais ce n’est pas le cœur du livre. C’est la coexistence de deux vies tout aussi légitimes l’une que l’autre. Des petits plaisirs, de grandes espérances, des malheurs… Patricia est superbement rendue. On y croit à chaque page. On s’amuse, on pleure, on rit, mais il n’y a pas de méchant ou de gentil. Comme dit le poète :

Des vies, que des vies, pas les mieux, pas les pires
Des bas, des hauts, des cris, des sanglots, des feux, des désirs
Du temps qu'on aura cru saisir
Mais que restait-il à écrire ?
Des vies où l'on aura eu peu, si peu à choisir

Je m’étais déjà fait avoir par Jo Walton avec Morwenna où elle m’avait intéressé, contre mon gré, à la vie d’une adolescente prisonnière d’un pensionnat triste. Elle a reproduit la même mystification en me harponnant avec ces deux vies entremêlées d’une institutrice qui a tout pour passez sous mon radar. Je me suis retrouvé véritablement peiné de voir cette existence fictive prendre fin. Ça ne m’avait pas fait ça depuis l’épisode final de Six Feet Under, où l’on faisait de rapides sauts dans le temps pour voir ce que l’avenir réservait aux personnages. C’était du pathos un peu facile, j’en conviens, mais après avoir partagé la vie de cette famille pendant 6 saisons, c’était touchant.

Mes vrais enfants, c’est du même acabit : du portrait de femme inspiré et inspirant. L’une de ces deux femmes fictives a encore moins existé que l’autre, et pourtant l’auteure est arrivée à les incarner si puissamment qu’elles vous marquent, ces deux versions de Patricia. D’ailleurs, comme le disait un autre poète :

Nos histoires d'amour sont les mêmes
Comme si nous avions pratiqué
Dans des piscines parallèles
La natation synchronisée

29/01/2018

Our American Cousins



Ce dernier supplément de la gamme Cold War Cthulhu fait 128 pages, et il présente tous les atouts que l’on attend d’un supplément de Cubicle 7 : une belle couverture, un papier épais lui donnant une très bonne « main », une maquette et des illustrations sympas. Ces aspects pas si secondaires évacués, reste le principal, le texte.

Pour commencer, un avertissement : ceci n’est pas une alternative à Delta Green. S’il y a une organisation de chasseurs de cthulhus chez les « cousins américains », elle n’est pas présentée ici. À la place, les auteurs expliquent pourquoi des agents de la CIA/NSA/FBI se retrouvent à travailler pour la Section 46, et donc pour les Britanniques… ou plus exactement pour un Britannique, N.

Long d’une quinzaine de pages, le premier chapitre se concentre sur la communauté du renseignement US des années 70, avec la CIA en vedette. On découvre la liste de ses directeurs successifs, certains projets diversement légaux, allant de la subversion sur le territoire américain à l’écriture de romans destinés à concurrencer les James Bond. Un peu moins détaillée, la section sur le FBI comporte un portait nuancé de l’incontournable J. Edgar Hoover. Les autres agences sont traitées plus rapidement, mais on a de quoi s’orienter… et une bibliographie copieuse pour aller plus loin, le cas échéant.

Les défenseurs de l’American Way of Life étant posés, il reste à voir contre quoi ils se battent. On enchaîne donc sur une série de Domestic Briefings. La présentation commence sans beaucoup de surprises par le crime organisé et le trafic de drogue, mais va ensuite s’ébattre au milieu de terroristes d’extrême-gauche bizarroïdes, de fanatiques religieux inquiétants et autres cinglés 100 % américains. J’aurais aimé que tout ça soit plus long, mais c’est une bonne base de travail, suivie d’une série de missions situées un peu partout sur le territoire des États-Unis, qui donneront de quoi s’occuper aux agents du FBI.

Le chapitre suivant, Foreign Intelligence Theaters, présente une série de missions dans le reste du monde. CIA oblige, les points chauds ne sont pas les mêmes que pour les agents britanniques du SIS. On voit passer l’Iran au crépuscule du shah, l’Afghanistan à l’aube de l’invasion soviétique, le Vietnam où la guerre se traîne, le Cambodge des Khmers Rouges, le Haïti des tontons macoutes, la Grèce des colonels et l’URSS de Brejnev… rien que des destinations riantes à souhait. Les topos historiques sont bien documentés, mais appellent deux bémols :
• La CIA y est présentée par des yeux… peu charitables. Quoi que tentent ses agents, c’est immoral, ça rate, ou ça réussit avec un retour de flammes calamiteux quelques années plus tard[1]. Le traitement réservé aux agences britanniques dans le livre de base m’a semblé plus équilibré.
• Plus préoccupant, du moins de mon point de vue, l’articulation entre les missions officielles et cthulhiennes est souvent moins réussie que dans le jeu de base, et leur versant surnaturel est parfois un poil… basique. On se lasse, au bout d’un moment du « et puisque vous allez là, N veut que vous butiez Tartempion, qui est un sectateur de Nyarlathotep ».

Le chapitre suivant, Keeper Dossiers, innove dans la forme : au lieu d’avoir des missions en une colonne, il propose des « dossiers » en une double page, où un texte principal trône au milieu de petits encadrés, d’illustrations et de conseils bibliographiques. Chaque dossier présente une situation et une amorce d’histoire en quelques lignes, mais reste délibérément vague sur les « qui », « quand », « comment » et autres « pourquoi ». Au nombre de neuf, ils sont divisés en trois dossiers britanniques, trois américains et trois « reste du monde ». C’est le chapitre qui me laisse l’impression la plus mitigée. Certains sont inspirants, notamment celui sur les conséquences inattendues d’une grève des fossoyeurs à Liverpool. D’autres sont difficilement compréhensibles si on n’a pas vu un film/lu un livre.

Vient ensuite Beyond Top Secret, chapitre classique qui suit la même structure que celui du livre de base : la présentation par ordre alphabétique d’un tas de saloperies surnaturelles, et leurs activités dans l’Amérique des années 70. Il renferme une paire de pages intéressantes : un survol des projets universitaires qui s’intéressent à la « parapsychologie » et aux pouvoirs psi.

On enchaîne sur The Brocken Spectre, un scénario de 25 pages qui démarre à Berlin-Est. C’est une jolie balade paranoïaque, avec des agents de la Stasi dans tous les coins, un casting de gens à qui on ne peut pas faire confiance, de pauvres types broyés par la police secrète… Le titre aidant, vous serez sans doute moyennement surpris d’apprendre qu’il se termine sur le Brocken, le cœur du mythe des sorcières, situé pile sur le Rideau de fer. Quand on appartient à la CIA[2] et à la section 46, quoi de mieux qu’une montagne a la mauvaise réputation et équipée d’un poste d’écoute qui surveille l’Ouest[3] pour une petite randonnée hivernale ? J’ai bien aimé, malgré ses imperfections (la seconde partie aurait gagné à être un peu plus développée, un peu d’informations sur la vie quotidienne à Berlin-Est n’auraient pas été du luxe… rien de bien méchant).

Le livret se conclut par une paire d’appendices :
• Une série de PNJ injectables dans vos scénarios selon les besoins, de l’agent du FBI au ganguestère marseillais.
• L’habituelle liste des « événements fortéens », appliquée aux USA des années 70. Cette dernière nous parle de fantômes, de monstres des lacs, de Bigfoots… mais aussi d’une souche de 200 kg qui apparaît et disparaît dans le jardin d’honnêtes citoyens.

Au bilan, un bon supplément. Si je devais absolument y trouver une faiblesse, une passe supplémentaire n’aurait pas été de trop dans les missions, et un petit élagage aurait été le bienvenu dans les dossiers. Ce sont de petits bémols, le niveau reste élevé. J’espère qu’il y aura d’autres World War Cthulhu, un jour, mais ça risque de ne pas être tout de suite, et pas avec les règles de L’Appel de Cthulhu




[1] J’avais haussé les sourcils en voyant en début de livret un petit encadré disant en substance « nous ne sommes pas antiaméricains, attention, d’ailleurs ce livre a été écrit par des Américains ». En arrivant à ce chapitre, j’ai compris sa raison d’être.
[2] Notez qu’il est « CIA » parce que c’est marqué dessus, mais il suffit de modifier légèrement le briefing et un PNJ pour qu’il fonctionne pour le SIS.
[3] On notera avec intérêt que les agents de l’Ouest interviennent à l’Est pour surveiller ce qui se passe dans une station dont l’objectif est de surveiller ce qui se passe à l’Ouest. Miroir, mon beau miroir…

24/01/2018

Ursula Le Guin : un passage beau et triste





J'apprends avec tristesse le décès d'Ursula Le Guin qui était peut-être la plus grande écrivaine de fantasy et de science-fiction encore de ce monde. Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur son intelligence, ses idées et surtout sur ses livres mais je me suis contenté ce soir de relire les dernières pages du quatrième chapitre des Dépossédés, un de ses romans de SF les plus connus, pages que je trouve magnifiques.

En surface Les Dépossédés est le récit d'une confrontation entre deux mondes qui ont fait des choix politiques radicalement différents. Urras est une société capitaliste et inégalitaire qui réprime par la violence les atteintes à l'ordre social, Anarres est une utopie anarcho-communiste qui rejette les structures traditionnelles et demande de nombreux sacrifices à ses membres pour perdurer. Les notions de paternité et de maternité n'existant pas sur Anarres, les hommes et les femmes sont fréquemment séparés de leurs enfants et envoyés dans des communautés éloignées où l'on considère qu'ils seront socialement plus utiles.

A la fin du chapitre 4, le jeune étudiant en physique Shevek retrouve celle qu'il n'a pas vu depuis plus de vingt ans : Rulag qui l'a enfanté avant d'être séparée de lui quelques mois après l'accouchement. Cette femme, il ne la connait pas. Tout au long de leur conversation il sera incapable de la considérer comme étant liée à lui par autre chose qu'un lien purement biologique et donc insignifiant. C'est sur un ton égal qu'il lui apprendra la mort de Palat, son compagnon d'alors, écrasé par un rocher lors d'une opération de sauvetage suite à un tremblement de terre.

A la froideur de la conversation de Shevek répondront les sourires de Rulag, des sourires inquiets, émus, tristes et finalement bouleversés. Quand elle le quittera à l'issue de ces retrouvailles ratées, il aura "l'impression brève et affreuse de voir son visage changer complètement, [...] se briser, se casser en morceaux". Il constatera avec mépris et indignation ces émotions. Le soir d'après leur rencontre il sera cependant frappé par une sensation de peur, "de promesses brisées et d'incohérence du temps" avant de s'effondrer en sanglots.

C'est là la grande force des Dépossédés qui oppose deux systèmes idéologiques mais nous parle d'abord de leur impact sur nos façons de penser, de nous comporter et d'appréhender les relations humaines. Chez Le Guin la politique devient intime, parfois bouleversante. Elle est confrontée à nos expériences individuelles et ne peut pas être appréhendée comme un simple débat intellectuel abstrait.
J'ai lu pour la première fois ce court extrait d'une œuvre considérable dans des conditions très particulières - à la maternité quelques heures après la naissance de mon fils - et il m'avait profondément touché. Je le relis ce soir avec la même émotion.