11/12/2017

Histoire de l’antisémitisme à gauche, de Michel Dreyfus


« Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours »





Attention, terrain miné.

Ne vous sentez pas obligés de lire ce qui suit. Déjà que l’antisémitisme est un sujet délicat, alors suivre son existence dans la partie du corps politique qui est censée en être exempt… Mais bon, c’est la faute des discussions d’actualité sur Casus NO. Au milieu des milliers de messages qui ont occupé cette longue saison électorale, j’y ai vu passer l’affirmation péremptoire que dans les années 30, seule la droite était antisémite. Comme je me méfie de tout ce qui est péremptoire et que ça ne cadrait pas avec mes souvenirs, j’ai voulu en savoir plus et de proche en proche, je suis tombé sur ce bouquin.

Donc, en route pour un billet un peu déprimant. Croyez-moi, il aurait pu l’être beaucoup plus si j’avais cédé à la tentation des citations, mais je ne vois pas l’intérêt de vous pourrir le moral plus que nécessaire. Disons juste qu’il y a de quoi se taper la tête contre les murs – et pourtant, certaines de ces imbécillités paralogiques mériteraient d’être citées afin de se vacciner contre d’autres discours toxiques.

Michel Dreyfus est un spécialiste de l’histoire du mouvement ouvrier, qui a travaillé sur des sujets aussi divers que la CGT ou le mutualisme. Dans cet ouvrage, il restitue les différents visages de l’antisémitisme, des années 1830 à nos jours, et les met en perspective, à la fois par rapport à la société française et à la pensée « de gauche » européenne, ressuscitant au passage des penseurs oubliés, mais qui furent importants, comme Alphonse Toussenel.

Au début de la Révolution industrielle, l’antijudaïsme chrétien était présent dans toute la société et la gauche n’en était pas exempt. Vers le milieu du XIXe siècle, on assiste à l’apparition d’un antisémitisme anticapitaliste qui assimile les Juifs aux banquiers et à la finance. Il prospère pendant cinquante ans avant de s’atténuer, en partie parce que la réalité le rattrape (« comment ça, des ouvriers juifs veulent nous rejoindre ? il existe des syndicats de fourreurs juifs ? Ils ne sont pas tous riches ? »)

L’antisémitisme racial, beaucoup plus radical, prend forme à la fin du XIXe siècle. Il recule en France dès les années 20, triomphe en Allemagne, et disparaît (presque) complètement après la Seconde guerre mondiale.

Une troisième vague, l’antisémitisme pacifiste, honnit le Juif « fauteur de guerre » qui rêve de faire tuer des millions de braves Français pour accomplir des buts occultes. Son apogée se situant dans les années 30, les buts en question ont généralement à voir avec la chute d’Hitler. Pour ce qui me concerne, cette forme particulière d’antisémitisme a été une découverte choquante. Il est vrai que dans l’entre-deux guerres, le pacifisme était un beau drapeau sous lequel circulaient pas mal de marchandises louches.

En parallèle, dès les années 30, mais surtout à partir des années 50, apparaît un antisionisme radical qui bascule volontiers dans l’antisémitisme.

Enfin, révisionnisme et négationniste émergent peu à peu dans les années 50 et 60, avant de s’épanouir au grand jour dans les années 80, puis de se diffuser dans le reste du monde où ils prospèrent encore aujourd’hui.

Cette typologie ultrarapide ne tient bien entendu pas compte des chevauchements, des retours en arrière, et des mélanges conceptuels qui naissent dans certains cerveaux dangereusement brumeux, ni des vicissitudes de l’actualité, qui place telle ou telle forme au premier plan selon les circonstances. J’ai tendance à penser que les formes hybrides sont les plus intéressantes à observer, comme on observe des virus qui mutent pour mieux tuer…

L’auteur remet aussi en perspective un certain nombre de trajectoires individuelles. Avant de trouver ce bouquin, j’ai un peu farfouillé sur Internet, et j’ai été interpellé par une citation de Jaurès aperçue sur Internet, qui affirmait que l’antisémitisme pouvait être une porte vers le socialisme. Resituée dans son contexte, la phrase exacte, prononcée par le Jaurès d’avant l’affaire Dreyfus, reprend son véritable sens et son véritable poids – insignifiant.

Ce qui nous amène à l’affaire Dreyfus. Tout le monde connaît grosso modo son histoire. Je ne mesurais pas nettement son impact sur les gauches, et à quel point elle a contribué à les détourner de l’antisémitisme[1]Malgré tout, l’antisémitisme a parfois été utilisé comme une arme dans les querelles internes à la gauche. Les années 1900 sont occupées par une polémique, l’extrême-gauche accusant L’Humanité d’avoir été financée par les Rotschild et donc, Jaurès et ses amis socialistes d’être complaisants avec la Finance. Léon Blum a été dépeint en « Juif belliciste » par ses rivaux socialistes. Sans être antisémite, le PCF des années 45 à 60 est discipliné, et par discipline, il ferme les yeux sur l’antisémitisme tout à fait réel de ses partis frères de l’Est.

L’auteur s’efforce de démontrer que l’expression de l’antisémitisme serait liée aux conditions économiques. Avant la Seconde guerre mondiale, il se cale exactement sur les flux et les reflux d’une xénophobie plus large, qui englobe Polonais et Italiens et suit de près les cycles d’expansion et de crise. L’antisémitisme fleurit dans les années 1880 et 1930 et disparaît à peu près complètement dans les années 20 ou pendant les Trente Glorieuses. Il réapparaît, sous des formes très atténuées, à partir du milieu des années 1970[2].

Enfin, le long chapitre consacré à Paul Rassinier et à ses successeurs révisionnistes et négationnistes montre à quel point certains milieux d’extrême-gauche et d’extrême-droite finissent par converger, à la fois pour des raisons de personnes et parce qu’il existe assez de points communs entre les deux mouvances pour qu’un Rassinier écrive dans des journaux anarchistes sous son propre nom, et dans des feuilles d’extrême-droite sous un pseudonyme, en racontant à peu près les mêmes choses.

On sort de là un peu écœuré, mais nettement plus savant qu’à l’entrée, ce qui était l’objectif.

À titre personnel, j’ai quand même quelques réserves à formuler, mais elles ne m’empêchent pas de conseiller ce livre.

• Michel Dreyfus se concentre sur les courants « ouvriers » de la gauche, autrement dit les proto-socialistes du XIXe siècle, leurs héritiers de la SFIO, l’extrême-gauche, les anarchistes et les communistes. Les républicains héritiers des idées de la Révolution sont ignorés, et on se retrouve avec un vide béant à la place du parti radical, pourtant de gauche, et qui joue un rôle central dans l’histoire de la IIIe République. C’est dommage.

• Autre angle mort regrettable, l’exfiltration des personnalités de gauche compromises dans la Collaboration, au son de « c’est une autre histoire qui ne nous concerne plus ». C’est commode, mais la Révolution nationale n’était pas qu’un ramassis de ganaches d’extrême-droite, on y a aussi croisé des gens qui, avant juin 40, étaient incontestablement à gauche.

• Plus on avance dans le temps, plus l’ouvrage se concentre sur les organisations de gauche, leurs publications et leurs controverses, en ignorant les militants et « le peuple de gauche ». Lorsque ce dernier fait quelques timides apparitions, ici et là, il se montre le fidèle reflet de la société française, ni meilleur ni pire.

• Enfin, l’auteur s’arrête en 2009 sur un constat positif : l’antisémitisme a disparu de tous les partis de gauche comme de droite, il faut juste rester vigilant et s’assurer qu’il ne réapparaît pas. Quant à ceux qui s’inquiètent de son retour à la faveur de la crise, ils en prennent (très courtoisement) pour leur grade. Les thèses « alarmistes » de Pierre-André Taguieff sont abondamment critiquées… presque dix ans et une crise financière majeure plus tard, il serait intéressant de faire un nouvel état des lieux.

Au bout du compte, est-ce que j’adhère à la thèse centrale du bouquin, qui postule l’existence d’un antisémitisme à gauche, alors qu’il serait de droite[3] ? Pour presque tout le XXe siècle, cela semble une évaluation raisonnable. Pour le XIXe siècle, honnêtement, c’est moins net, et ça l’est de moins en moins au fur et à mesure qu’on recule dans le temps. Quant au XXIe siècle, j’ai l’impression que pour le moment, la gauche vit encore sur les restes du XXe… mais bon, il reste quatre-vingt-trois ans avant qu’on puisse tirer le bilan.

(Éditions La Découverte/Poche, 13 €)


[1] Ce qui n’empêche pas les bouffées d’aigreur individuelles après l’affaire, du genre « oui, c’est très bien que Dreyfus ait été gracié, mais on ne fait rien pour les anarchistes emprisonnés, c’est bien la preuve qu’il n’y en a que pour les Juifs, mais bon, je dis ça, je ne dis rien, hein ».
[2] Je me méfie un peu de ce cadrage exclusivement économique. La haine raciale a toujours des soubassements profonds.
[3] Au cas où ça ne serait pas clair dans l’esprit des lecteurs, le volume de saloperies antisémites proférées et propagées par certains courants de la droite a été, tout au long du XXe siècle, incomparablement supérieur aux saloperies antisémites qui circulaient à gauche. Ce livre s’intéresse aux secondes, mais ne voir qu’elles serait une erreur.

03/12/2017

Oaths of the Riddermark pour l'Anneau Unique



Il fallait bien que ça arrive. Après des années passées à encenser les suppléments de L'Anneau Unique (The One Ring) j'ai fini par tomber sur une vraie grosse déception. Pas du genre "pas mal mais ça va demander du boulot" comme Bree, mais vraiment du genre "j'aime pas cette campagne".

Pour tout dire, c'est une surprise sans en être une. Comme je m'en étais ouvert dans mon billet sur Horse-Lords of Rohan je trouvais, tout en comprenant les contraintes, le cadre Rohan très rigide, complètement tourné sur lui-même (donc incompatible avec des groupes d'aventuriers pré-existants) et finalement peu inspirant. La campagne Oaths of the Riddermark (Serments du Riddermark) est à l'aune de cette constatation.

Si toutefois ça s'arrêtait là, je dirais que cette campagne n'est pas pour moi sans pour autant en conclure qu'elle est mauvaise. Certes, ce qui fait la valeur de la gamme de l'Anneau Unique (pour moi) c'est cette capacité franchement bluffante à tisser des histoires autour des romans: les joueurs se sentent impliqués dans la Grande Histoire sans pour autant l'influencer de manière notable. Mais après-tout il y a sûrement des gens pour qui jouer des aventures sans aucun lien avec les romans (et sans aucun élément fantastique) n'est pas moins intéressant.

Malheureusement, Oaths of the Riddermark développe d'autres travers qui, s'ils étaient présents dans la gamme jusqu'à lors étaient suffisamment diffus pour qu'on puisse soit les ignorer, soit les contourner. Dans cette campagne, c'est tout simplement impossible. Le principal de ces travers, c'est le dirigisme. De par la nature très mécanisée du jeu, les aventures officielles - à l'exception notable de la campagne Ténèbres sur la Forêt Noire - ont toujours été très scriptées sans que joueurs ou MJs soient encouragés à sortir des clous. Dans Oaths of the Riddermark, cet effet d'emballement du train sur les rails (désolé pour la métaphore pas très Tolkienienne) est très marqué, et ce d'autant plus que même si le texte s'en défend, on a ici affaire à une vraie campagne.

Dans Contes et Légendes des Terres Sauvages et Ruines du Nord, on avait un enchaînement d'aventures qui pouvaient être jouées d'affilée ou dissociées sans trop d'impact sur la cohérence. Oaths of the Riddermark propose un fil rouge beaucoup plus visible, et s'il reste possible de jouer un scénario par ci par là, ça perd énormément de son intérêt et ça créerait des incohérences encore plus importantes que celles (non négligeables) qui figurent déjà dans cet collection de scénarios.

Les incohérences proviennent en fait du concept même de la campagne: les personnages vont devoir oeuvrer à rapprocher contre leur gré deux Maréchaux du Riddermark qui se haïssent et dont la rivalité remonte loin. Dans l'absolu c'est plutôt un bon point de départ, et assez original. Malheureusement, les choses partent en sucette dès le début: comment justifier qu'une poignée de bleusailles ait accès, sans même parler d'influence, sur de tels grands pontes ? Du coup la campagne commence par un scénario peu convainquant sensé porter les personnages à l'attention de Thengel Roi qui dès lors leur demande d'intervenir auprès de ses plus gradés sujets. On y croit pas une seconde. Du coup, scénario après scénario, on rame simplement pour justifier la présence des personnages, et les tours de passe-passe deviennent très vite répétitifs.

Mais regardons plutôt ça par le menu:

Blood on the Snow (Du Sang sur la Neige) est une courte aventure introductive dont l'objet est donc d'attirer l'attention de Thengel Roi sur les personnages. Ils sont envoyés dans la vallée de Westfold par un des magistrats du Roi pour enquêter sur des chevaux sauvagement assassinés. Ils ont des indications des fermes où de tels méfaits on eu lieu, et il y a deux autres équipes envoyées également. En guise d'enquête, il n'y a pas grand chose, et une improbable alliance leur permettra de se débarrasser de la menace qui affecte la vallée. Ce premier scénario est symptomatique des problèmes de la campagne: des incohérences de taille (après trois jours de route, ils arrivent à la ferme indiquée, et les corps des chevaux et des hommes fument encore...), des choix qui n'en sont pas (c'est cousu de fil blanc) et un résultat peu convaincant (pour un petit service rendu, ils sont reçus à la table du Roi en grande pompe...)

Red Days Rising (L'Aube des Jours Rouges) marque le début de la campagne à proprement parler. Thengel demande aux personnages d'aller réconcilier les Maréchaux Cenric et Éogar en proposant un mariage entre deux de leurs gens. Les personnages se rendent sur place et, de manière fort opportune, ont l'occasion de donner un bon coup de main à chacun des Maréchaux en succession, ce qui rend leur requête plus acceptable. Là encore, l'enchaînement des scènes est tellement artificiel que je ne me vois pas vendre ça à des joueurs...

Dans Wrath of the Riders (Colère des Cavaliers) les joueurs sont envoyés par le Maréchal Éogar négocier avec les Dunlendings une trêve qu'il ne veut pas mettre en oeuvre (mais que Thengel Roi lui ordonne d'appliquer.) Les enjeux de l'aventure seront (quelle surprise) de résister aux provocations des Dunlendings et d'affronter des épreuves pour arriver à une paix fragile. Là encore, c'est téléphoné. Outre que l'accroche dépend fortement de la fin de l'aventure précédente (voire est peu cohérente quelle que soit l'issue de celle-ci), les choix auxquels sont confrontés les joueurs sont tous tellement transparents que leurs décisions font peu de doute.

Black Horses, Black Deeds (Chevaux Noirs, Desseins Noirs) propose cette fois ci aux personnages (quelle surprise!) d'aider Cenric - très occupé à repousser des raids Orcs sur ses frontières - à capturer des brigands voleurs de chevaux. Il y a évidemment un peu plus de contexte que cela, mais pour l'essentiel c'est une aventure assez linéaire dont l'issue (à part la 'reconnaissance' de Cenric) est sans grand enjeu. Comme la précédente, la pertinence de l'appel à l'aide de Cenric dépend largement de l'issue de Red Days Rising et pourrait s'avérer franchement tirée par les cheveux.

Dans Below the Last Mountain (Sous la Dernière Montagne) les personnages accompagnent des cavaliers de Eastfold et de Westfold (les factions rivales) à la demande de Cenric et Éogar pour aller à la rescousse de marchands du Rohan capturés par des orcs lors d'un raid sur un village Dunlending où ils commerçaient. Ce sera l'occasion pour les personnages de montrer leur capacité à calmer les ardeurs (concurrentes) des deux factions et le cas échéant à cimenter la paix fragile établie plus tôt avec les Dunlendings. Enfin, ils mesureront peut-être l'ampleur du péril Orc. Accroche improbable et déroulé très linéaire, vous commencez à connaître la musique.

Le final, The Woes of Winter (Les Malheurs de L'Hiver) se déroule lors du mariage arrangé lors de Red Days Rising. Tout d'abord les joueurs doivent à la demande de Thengel s'assurer que les factions des deux Maréchaux ne font pas capoter la cérémonie, puis les festivités sont interrompues par l'approche d'une armée Orque. Branle bas de combat, la campagne se termine par une gigantesque bataille lors de laquelle les joueurs pourront protéger les personnages clés de l'histoire.

Il y a deux choses qui me frustrent plus que tout avec ce supplément: la première est que nombre de situations rigides, de faux choix auraient pu être évitées, ou traitées de manière plus subtile pour gommer au moins en partie la sensation de "seul chemin viable" que les joueurs vont inévitablement ressentir. La seconde c'est que la campagne évite soigneusement (à une microscopique exception près que je ne vous spoilerais pas) tout ce qui touche au Seigneur des Anneaux alors même que Horse-Lords of Rohan proposait quelques maigres pistes: Saruman est installé à Isengard, il se passe des choses à Fangorn, etc.

Du coup, même si comme tout produit imparfait, cette campagne pourrait sans doute être rattrapée avec beaucoup de travail, elle n'en vaut à mon avis tout simplement pas la peine.

28/11/2017

Les Affinités



Adam Fisk est un Américain qui est parti faire ses études de graphisme à Toronto pour fuir sa famille et une petite ville merdique. Son père, en homme d’affaires, désapprouve les études de son fils mais heureusement pour Adam, il peut compter sur le soutien financer d’une grand-mère fantasque. Mais quand elle subit une attaque et doit être placée en maison de retraite, Adam n’a plus les moyens d’étudier à Toronto. Désespéré à l’idée de retourner dans sa ville natale où l’attend une petite-amie et la promesse d’une vie plan-plan, il passe des tests payants pour connaître l’Affinité à laquelle il pourrait éventuellement appartenir. Les Affinités sont 22 nouvelles familles sociales que Meir Klein a identifiées. Et justement, Adam est un Tau, un membre des cinq familles les plus influentes de ce nouvel ordre social en gestation. Et sa vie de perdant va du jour au lendemain se transformer en réussite sociale car appartenir au Tau apporte de nombreux avantages. Sauf qu’évidemment, on ne remodèle pas une dynamique sociale sans créer des tensions.

Robert Charles Wilson est un Américain qui a décidé de s’installer au Canada, donc il y a sans doute un peu beaucoup de lui dans Adam Fisk, encore que c’est un personnage finalement assez intangible. L’auteur aime toujours autant traiter de la vie ordinaire de ses personnages plutôt que se concentrer sur le changement majeur qui propose invariablement ses univers de SF. Et c’est encore le cas ici : on passe beaucoup plus de temps à suivre la vie d’Adam Fisk au lieu de traiter en détails l’impact des Affinités sur le monde. Et ce n’est pas un défaut : la vie sentimentale d’Adam et ses relations conflictuelles avec son père et son frère sont intéressantes. C’est juste que par moment, on aimerait bien que l’auteur utilise toutes les idées qu’il avance. Parce que finalement, des 22 Affinités, on ne parle que de deux d’entre elles. On ne verra jamais tout ce que ça implique comme changements sociétaux car le point de vue d’Adam est très parcellaire sur la question. Même si j’ai aimé suivre Adam tout au long de son cheminement, c’est typiquement le genre d’histoire où un récit choral aurait permis d’offrir plusieurs angles d’attaque et donc de traiter le décor à fond. Car quand les enjeux deviennent sérieux dans l’intrigue avec un conflit ouvert entre deux Affinités, je n’ai pas senti l’envergure du truc. Ça ressemblait à deux sections du Rotary Club qui se cherchent des noises, pas à un gigantesque complot proposant une nouvelle lutte des classes.

Car l’idée des Affinités est intéressante : un groupe sociologique avec qui tout est plus simple. Ils vous comprennent naturellement, ils fonctionnent comme vous, ils vous font confiance. À un moment où tout le monde est fier d’être un X, un Y ou un millénial, les Affinités touchent une corde sensible. On se cherche tous un clan, des gens avec qui on ne se prendra pas la tête. Ce n’est pas pour rien si on vire untel de Facebook car il poste systématiquement des articles avec un argumentaire qui nous hérisse le poil : on veut se retrouver entre gens de bonne compagnie. C’est humain. Et si en plus une Affinité vous permet d’obtenir un boulot, des contacts, on entre alors dans le fantasme franc-maçon par excellence : l’entre-soi.

Bref, un roman malin qui parle du sentiment d’appartenance et de notre besoin de se chercher des semblables. Mais aussi un bouquin qui laisse aussi un gout d’inachevé car il y avait plus à dire et à faire avec un tel postulat.

02/11/2017

Cthulhu Reborn

De quoi s'agit-il ?

De scénarios disponibles en téléchargement ici, qui ont tous été rédigés dans les années 1990. Certains ont été refusés par Chaosium à l’époque, ou rédigés pour des projets qui n’ont pas vu le jour, d’autres furent publiés dans des fanzines, ou les deux. 

Quoi qu’il en soit, leurs incarnations modernes sont gratuites, maquettées proprement et de qualité quasi-professionnelle (le « quasi » étant assuré par les illustrations, qui sont de qualité… variable).

Cthulhu Reborn propose aussi Convicts & Cthulhu, une sous-gamme centrée sur les colonies pénales australiennes de la fin du XVIIIe siècle. Ce n’est pas le propos de ce billet, mais j’en reparlerai sans doute un de ces jours.

Notez que cette critique a beau avoir été rédigée par quelqu’un qui a horreur du divulgâchis, elle contient quelques informations qu’il serait bon d’ignorer si vous espérez jouer ces scénarios un jour. Si besoin, sautez directement à la section « Avis », à la fin de chaque présentation.


Deathwave

Ce court scénario de Mark Morisson repose sur une idée simple et géniale : parfois, les sorciers tués par les investigateurs ne restent pas morts, et quand ils reviennent, ils rêvent de vengeance.

Et donc, quelque temps après une victoire conquise de haute lutte, un personnage se retrouve en butte à une campagne de persécution qui commence par des petits coups d’épingles mesquins et se termine en carnage. Le tout en 17 pages, plus les aides de jeu.

L’exercice est très intéressant et la montée en puissance franchement réussie, mais ces qualités sont contrebalancées par des difficultés de mise en scène. En effet, il s’étale sur plusieurs semaines et propose quelques situations qui peuvent déboucher sur un morceau d’enquête, mais toutes les pistes tournent court. Présenté en parallèle avec un autre scénario, il risque d’interférer avec son déroulement et rendre les deux inintelligibles.

Par ailleurs, il demande un investigateur prêt à se comporter comme un héros de roman d’horreur. Il devra encaisser les coups juste ce qu’il faut, en restant dans une posture de victime (presque) jusqu’à la fin. Bien entendu, ces difficultés ne demandent qu’à être résolues, et moyennant un petit effort de part et d’autre de l’écran, le résultat peut être détonant.

Un bon point sur le plan de la forme : les aides de jeu sont présentées pour l’ère victorienne, les années 20 et l’époque moderne, ce qui permet de se rendre compte qu'un simple changement de maquette fait des miracles !

Avis : mon préféré, pas forcément à faire jouer immédiatement, mais à garder sous le coude pour le moment où les conditions seront réunies.


Porphyry and Asphodel

Ce scénario de Penelope Love compte 25 pages et est situé dans les Contrées du rêve, avec un court passage optionnel par le monde de l’éveil.

Le résultat est une quête onirique plaisante, avec de petits moments de poésie et des touches d’humour noir, une visite chez Randolph Carter, la quête d’un objet (vraiment) mythique, le tout sous le regard d’un adversaire trop peu exploité. Pour une fois qu’on échappe à Nyarlathotep !

Pour le plaisir du pinaillage, je regrette un peu l’obligatoire colonne où l'auteur nous explique pour la millionième fois que si les personnages vont discuter avec les marchands enturbannés de Dyalth-Leen, ils se retrouveront sur la Lune avant d’avoir eu le temps de dire « galère noire ». Ce n’est pas l’axe principal de l’histoire et ça n’apporte pas grand-chose au schmilblick.

Mon autre regret est un détail de forme : la différence entre la carte du lieu principal de l’aventure, très illustrative, et sa description dans le scénario, beaucoup plus abstraite. À titre purement personnel, je préfère l’abstraction, mais comme ça se résout en ne donnant pas la carte aux personnages, c’est assez mineur.

Avis : les bons scénarios situés dans les Contrées du rêve ne courent pas les rues. Porphyry and Asphodel en fait partie, et mérite donc une place dans votre collection si les Contrées vous intéressent.


The Past is doomed

Un scénario de 32 pages plus les aides de jeu, signé Geoff Gillian et situé à Arkham dans les années 1990. C’est un reliquat d’un recueil de scénarios « Lovecraft Country/moderne » qui n’a jamais été publié.

Et donc, un écrivain branque qui écrivait des ouvrages conspirationnistes disparaît. Il se pourrait que son dernier livre ait touché un nerf, parce qu’une série d’événements improbables a fait disparaître la totalité des exemplaires plus son manuscrit. Les investigateurs cherchent à le retrouver, et se retrouvent embringués dans une enquête relativement complexe, ponctuées par les interventions d’entités hostiles et bien trouvées.

Les années 90 ont désormais un petit côté rétro assumé par l’auteur, qui prend la peine de distinguer les technologies disponibles au début, au milieu et à la fin de la décennie et de donner des conseils sur la « meilleure » période où le situer. C’est rigolo de voir des aides de jeu en forme de message sur le newsgroup alt.illuminati ! Geoff Gillian consacre aussi un peu de place à des conseils pour une adaptation aux années 2000. Ça ne m’a pas passionné, mais ils ont le mérite d’exister.

Le scénario proprement dit entretient des liens étroits avec l’histoire américaine et le temps, ce qui veut dire qu’il ne sera pas simple à mettre en place. Son idée de base est originale, mais son développement reste un poil trop sage – quelque chose de moins structuré aurait mieux collé au thème. Par ailleurs, à la lecture, sa fin a un côté franchement répétitif : nos héros doivent d’abord traverser plusieurs couches de complications pour arriver sur le site du final, puis traverser plusieurs couches de complications encore plus meurtrières pour arriver à la solution. Bien mis en scène, ça peut donner un effet très « film d’horreur », mais mal présenté, ça sera vite lassant.

Avis : très peu de scénarios se déroulent dans une Arkham « moderne ». Tel quel, il me laisse une impression un peu mitigée, mais il a du potentiel, à condition que le Gardien soit prêt à le mettre à sa sauce.


In a Different Light

Ce scénario années 20 situé à Arkham et environs est signé de Dan Engelhardt. Il compte 27 pages, plus de copieuses aides de jeu, particulièrement soignées.

Que se passe-t-il dans cette rue tranquille d’Arkham qui, soudain, n’est plus tranquille du tout ? Les résidents voient des choses, ce qui n’est pas bien grave, sauf que des Choses voient aussi les résidents et les trouvent appétissants…

Sur un plan purement formel, c’est un bon scénario. Toutes les infos utiles sont là où il faut, quand il faut, on s’y repère bien et on a envie de connaître la suite. Avec Deathwave, c’est celui que j’ai pris le plus de plaisir à lire. Malheureusement, le développement pèche, du moins à mon goût. Au lieu de se concentrer sur ce qui se passe dans la rue, l’auteur nous embarque dans une enquête assez conventionnelle qui nous amène dans la cambrousse. Les événements de la rue passent soudain à l’arrière-plan, alors qu’ils avaient un vrai potentiel de jeu… Certes, ils s’aggravent, mais de loin, et les investigateurs peuvent tout à fait les ignorer jusqu’à la fin, lorsqu’ils reviennent leur mordre les fesses.

Avis : In a Different Light a du potentiel, ça crève les yeux, mais il aurait mérité une version plus resserrée.


The Machine King

Un scénario oniro-victorien de 58 pages, écrit par Geoff Gillian et révisé par Dan Englehardt. À en croire la préface, The Machine King a une histoire compliquée, où interviennent une inondation, le beau-frère de M. Gillian, un sac-poubelle et une vingtaine d’années d’oubli…

Nous sommes à Londres dans les années 1890. Après un rêve bizarre, les investigateurs assistent à une exposition sur les débuts de la Révolution industrielle, et se retrouvent embringués dans une fantasmagorie oniro-steampunk, pleine de machines géantes, de jets de vapeur, d’ouvriers hagards et de contremaîtres brutaux, le tout sous la houlette d’un Roi-machine convaincu de faire le bien de ses sujets. Bref, une Contrée du rêve autonome, dotée d’une bibliographie où Engels remplace Lovecraft. The Machine King illustre la plasticité infinie de L’Appel de Cthulhu : c’est un cauchemar purement humain, sans Grands Anciens ni livres maudits, mais ce n’en est pas moins une bonne histoire d’horreur.

Le guide du monde est sympa et les images se bousculent à la lecture – la Stahlstadt de Jules Verne, certaines créations de Schuiten et Peeters... Il y a un groupe de résistants qui veut renverser le tyran, une prophétie, un dynamiteur fou rôde dans le monde de l’éveil, et tout cela se conclut par une poursuite onirique en train où l’on peut rêver des obstacles ou des aiguillages… Bref, chaque ingrédient de la recette donne envie.

D’où vient ce petit goût désagréable, alors ? Eh bien, le scénario proprement dit souffre de faiblesses gênantes. Sa partie « monde de l’éveil » n’interagit jamais vraiment avec sa partie onirique (une part de l’enquête consiste à comprendre qui était le Roi-machine dans l’éveil, mais cela n’a aucune importance quand on l’affronte). La rédaction proprement dite est inutilement bavarde par moments, et parfois un peu dirigiste, avec des scènes du genre « et alors, lors de la première confrontation avec le Roi-machine, les investigateurs se font poutrer ». Ce qui devrait être le cœur du sujet – la manière dont les investigateurs bouleversent l’équilibre du monde – est traité en une page et demie, avec un petit bout de système.


Avis : cette petite campagne repose sur des bases très intéressantes, mais elle aurait mérité de passer entre les mains d’un éditeur professionnel, capable d’en extraire les éléments intéressants, de les mettre en valeur et de renvoyer le reste à l’arrière-plan.