09/03/2017

Les Cent Nuits de Héro de Isabel Greenberg



Manfred pense que toutes les femmes sont des garces. Jérôme n'est pas d'accord: la sienne, Cherry, est même tellement prude que leur amour n'a jamais été consommé. Ils font donc un pari: Jérôme s'en ira et Manfred aura cent jours pour séduire sa femme. Mais Cherry a un secret: elle aime Héro, et pour ne pas qu'elles soient séparées, cette dernière se fait passer pour sa demoiselle de compagnie. Afin de contrer les agissements de Manfred, dès le premier soir Cherry fait mine de céder à ses avances mais demande à Héro de raconter une histoire pour les mettre dans le bon état d'esprit pour la batifole. Evidemment, l'histoire dure jusqu'au jour, et Manfred en redemande. Comme dans le classique de la littérature Arabo-Persane, le procédé se reproduit nuit après nuit.

Mais derrière une construction dérivative et un dessin en apparence naïf se cache en fait l'une des bande dessinées les plus denses et travaillées qu'il m'ait été donné de lire depuis longtemps. C'est l'inspiration Mille et Une Nuits des Cent Nuits de Héro qui m'a d'abord attiré (ainsi que de bonnes critiques entendues ici ou là.) Cette influence est très présente et complètement assumée, à la fois dans la structure du récit (ou sa structure primaire, devrais-je dire...) et dans les contes imbriqués qui peuplent cette structure.

Mais tout l'intérêt de l'ouvrage d'Isabel Greenberg c'est la cohérence et les interpénétrations des récits imbriqués. Les histoires contées avec talent par Héro ne sont pas seulement des divertissements, ce sont des fables sur la condition des femmes dans un univers dominé par les hommes et sous le joug d'une religion monothéiste mâle. C'est l'histoire d'une tentative d'affirmation et d'émancipation féminine, histoire à la fois concrète et mythologique.

On plonge dans les Cent Nuits de Héro comme on plonge dans un chouette récit qui puise dans la mythologie et la fantaisie. On en ressort troublé et touché par un récit dur et poignant malgré son habile construction et l'humour fréquent dont il fait preuve.

Je ne connaissais pas Isabel Greenberg avant de lire Les Cent Nuits de Héro, j'ai découvert une auteure impressionnante de talent et de maîtrise, une voix singulière qui non seulement parle à mes penchants pour le mythique mais propose un récit féministe et direct, un message d'espoir aussi sur la condition féminine. A lire absolument.

07/03/2017

L'Anneau Unique: Erebor



La gamme en VO de l'Anneau Unique ne s'étoffe pas très vite, au rythme de 2-3 suppléments par an. Pour les fans, c'est trop lent, mais je trouve que ça a finalement du bon puisque ça permet de digérer les suppléments avant que le suivant ne pointe le bout de son nez.

Je reparlerais bientôt de Journeys & Maps, et également de l'Adventurer's Companion quand je l'aurais entre les mains. D'ici là, ayant pris mon temps donc, je vais vous parler d'Erebor, supplément géographique (mais pas que) qui décrit le royaume Nain sous la Montagne et le royaume de Dale.

Il est étonnant que pour un jeu centré (au moins au départ) sur la Ville du Lac, il ait fallu attendre si longtemps pour avoir une description détaillée de ses voisins à l'Est. Néanmoins, c'est maintenant chose faite, et plutôt bien faite.

Erebor est très beau, ce qui ne surprendra pas les habitués de la gamme. Mais Erebor est également très inspirant. Comme beaucoup de suppléments de l'Anneau Unique, on lit avec délices les descriptions géographiques qui sont juste assez détaillées pour donner plein d'idées au meneur de jeu, sans le noyer dans des minuties inutiles et castratrices de l'imagination.

Après une courte introduction qui resitue le supplément dans la trame temporelle du jeu, on attaque directement par The Kingdom Under the Mountain (Le Royaume Sous la Montagne), un chapitre de 20 pages qui décrit l'histoire, la géographie et les personnages clés du royaume des Nains, à commencer par leur roi Dain. Ce chapitre prend d'ailleurs le temps d'examiner la destinée des compagnons de Thorin, ajout bienvenu pour des MJs désirant faire rencontrer à leurs joueurs les personnages de Bilbo le Hobbit.

S'ensuit un court chapitre (4 pages) intitulé Treasure of the Dwarves (Trésors des Nains) qui détaille des objets et artefacts de facture naine. Ce chapitre est construit sur la base des règles de création des objets exceptionnels du supplément Rivendell et les étend même pour inclure des Qualités propres à l'artisanat Nain.

Le chapitre suivant est sobrement intitulé Dale et décrit sur 17 pages la ville de Dale, et sa cour. Là où Erebor est sombre et majestueux, Dale est lumineuse et aérée. C'est aussi une ville ou hommes et Nains collaborent pour la première fois depuis les temps d'avant Smaug. A noter que, comme le chapitre sur le Royaume Sous la Montagne, celui sur Dale se termine par une section intitulée Things to do while in Dale (Que faire à Dale?) qui est très inspirante.

Enfin, le dernier chapitre géographique, The Lands About the Mountain, décrit sur 15 pages les régions qui entourent le Mont Solitaire. Au Nord, les Terres Septentrionales de Dale, la Désolation, les Montagnes Grises et la Brande Desséchée. A l'Est et au Sud, Les Hautes Marches et les Marches Lointaines. Il détaille également la région des Collines de Fer où subsiste une importante colonie Naine. A travers ces descriptions on voit à la fois les aspects toujours sinistres de l'univers à travers les terribles terres qui ont vu naître les Dragons et le renouveau du Royaume de Dale à travers les territoires fertiles riches en cultures et en routes marchandes.  Surtout, ce chapitre clot la description complète de la Forêt Noire du Nord au Sud, ce qui est vraiment bienvenu pour qui souhaite établir une campagne qui tourne autour d'Esgaroth.

Les deux derniers chapitres s'éloignent de la géographie pour proposer des ouvertures intéressantes aux joueurs et aux meneurs de l'Anneau Unique. Concerning Dragons (A propos des Dragons), sur plus de 10 pages, décrit les Dragons, leurs origines, leurs caractéristiques, et surtout la manière de les mettre en scène. Au vu de la faible puissance des personnages dans l'Anneau Unique, on pourrait imaginer qu'il est absurde de les opposer à un Dragon, et pourtant la lecture de ce chapitre ouvre plein de possibilités intéressantes dans ce sens. La gamme à ce jour n'était pas exempte de dragons (je n'en dirais pas plus) mais ce chapitre est néanmoins bienvenu.

Le dernier chapitre enfin, sur 7 pages, s'intitule The War of the Dwarves and Orcs (La Guerre entre Nains et Orcs). Il détaille l'affrontement homérique entre les Nains de Thrain (le père de Thorin Ecu-de-Chêne) et les Orcs d'Azog qui avaient massacré Thror, le père de Thrain, aux portes de la Moria. Ce conflit a eu lieu il y a 150 ans, mais il a encore des ramifications aujourd'hui, et c'est évidemment celles-ci que le chapitre explore au-delà de l'histoire elle-même. En particulier, il propose aux joueurs nains d'être hantés par des cauchemars s'ils ont participé à ce conflit ou qu'ils ont été bercés par les récits de leurs aïeux.

Le livre se termine par deux propositions de cultures alternatives des Nains, les Nains des Collines de Fer et les Nains des Montagnes Grises. Ces deux nouvelles cultures ne sont pas radicalement différentes de celle des Nains d'Erebor proposées dans le livre de base, mais sont tout de même intéressantes pour changer un peu les habitudes des joueurs.

Dans l'ensemble, Erebor est un bon ajout à la gamme Anneau Unique. Il a également le mérite de combler une lacune importante dans la description des lieux centraux au jeu qui rendait difficile de le fait pour des joueurs d'ouvrir Erebor ou Dale comme sanctuaires. Il est sans doute un peu moins ambitieux que Fondcombe qui étendait considérablement les possibilités du jeu et en altérait le ton, mais plus facilement utilisable que Horselords of Rohan qui touche à des zones peu ouvertes de l'univers de Tolkien.

06/03/2017

Game of Thrones Live Concert Experience


Je n'ai jamais vu un concert de bande originale de ma vie. Je fais partie de ces gens qui sont insensibles au travail de John Williams, Danny Elfman ou Howard Shore. Je suis capable d'apprécier leur composition pendant le film, je ne suis pas sourd, mais pas au point d'écouter leur musique en boucle. La seule exception à cette règle, c'est la BO de Conan le Barbare par Basil Poledouris qui m'aide depuis quelque temps à passer à travers certaines tâches administratives au bureau. Tout ça pour dire que je suis parti voir Game of Thrones Live Concert Experience en petit puceau mélomane. Je m'étais donc fait des idées toutes faites sur le concert, notamment la mise en scène : j'étais persuadé que des acteurs costumés allaient faire du mauvais GN sur scène afin de reproduire les moments-clés de la saga pendant que dans le fosse, un chef d'orchestre inconnu allait diriger les musiciens. Pas du tout. Déjà, c'est Ramin Djawadi lui-même qui dirige l'orchestre (et qui joue également sur certains solos). Et surtout, l'habillage visuel du concert est en fait une diffusion sur écran géant des meilleurs moments de la série télé. De temps en temps, les musiciens en costume se lèvent pour des solos ou des petites mises en scène (comme la Marche de la Honte de Cersei), mais c'est avant tout un spectacle sur écran.

Parce que oui, le spectacle devrait en fait s'appeler Game of Thrones: The Previously. Le montage des séquences n'est qu'un énorme rappel de tout ce qui s'est passé dans les précédentes saisons en vue de la diffusion de la demi-saison numéro 7 qui se fera cet été. Il y a de nombreuses pub pour cette saison pendant le concert, c'est une campagne de promotion à peine voilée. À chaque fois que l'orchestre entame un thème particulier, on a le droit à un montage sur une famille ou un arc narratif particulier. Les images sont magnifiques, la musique envoie du gros son : difficile de ne pas succomber, émotionnellement. On revoit des personnages mourir, souffrir ou se venger. Et (dans mon cas) on est souvent frappé par le fait qu'on a oublié des passages entiers de la saga, en 6 ans. C'est bourré de "Ah ouais, je m'en souvenais plus, d'elle" Parce que j'ai regardé religieusement la série depuis le début, mais qu'une fois. Du coup ces images ont encore beaucoup de pouvoir sur moi car elles ne se sont pas banalisées. La mort de Ned Stark me fait encore frissonner. L'affrontement des hommes de Jon Snow contre ceux de Ramsey m'est encore étouffante. J'ai une angoisse pratiquement intacte dès que je vois les festivités des noces pourpres. Mais ces images sont si fortes que j'avais souvent les yeux en l'air, fixés sur l'écran géant, ne remarquant pas toujours qu'un musicien se démenait comme un beau diable depuis plusieurs minutes dans un solo de folie. Les images upstageaient souvent la musique, en fait. C'est très étrange, pour un concert.

Le visionnage de Game of Thrones est habituellement pour moi une expérience de couple : nous sommes dans notre lit à regarder l'épisode. Là, c'était au contraire une communion entre les 20 000 personnes qui peuvent s'asseoir dans le Centre Bell. La démographie des spectateurs était assez dingue : je peinais à croire que des gens aussi différents regardent la même série fantasy que moi. Oui, je connais les chiffres de téléchargement de  la série : je sais que c'est un hit absolu. Mais c'est en m’asseyant parmi la myriade de fans que j'ai pris conscience de la popularité de cette histoire. 20 000 personnes qui hurlent de joie quand Tyrion apparaît pour la première fois à l'écran. 20 000 personnes qui soupirent dans un même souffle quand Arya voit son père se faire décapiter. 20 000 personnes qui jubilent quand Sansa tourne majestueusement le dos à Ramsey dans son chenil. Oui, j'ai apprécié la puissance évocatrice de la musique, mais pour moi ce Live Concert Experience a avant tout été une expérience émotive basée sur la participation à une grosse messe collective. Sauf qu'on ne vend pas des t-shirts à la sortie de l'église.

01/03/2017

Dictionnaire de la France Libre





Mi-juin 40. Le pire désastre que la France ait connu depuis Azincourt est consommé. Des millions de réfugiés errent sur les routes, un million et demi de soldats prend la route des stalags allemands. Un pays traumatisé se jette aux pieds d’un maréchal octogénaire sans réaliser ce que cela impliquera…

Pendant ce temps, à Londres, quelques milliers de têtes brûlées se rallient à un improbable général qui annonce sa volonté de continuer la lutte, seul ou presque : une pincée de fantassins, des pilotes sans avions, une poignée de navires techniquement incompatibles avec ceux des Britanniques, plus les pêcheurs de l’île de Sein et un mince filet de ralliés qui arrivent d’un peu partout[1].

C’est le début d’une épopée, dans son sens le plus strict : « Suite d'événements extraordinaires, d'actions éclatantes qui s'apparentent au merveilleux et au sublime ».


Partie de rien, la France Libre rallie en quelques mois de copieux morceaux de l’empire colonial, connaît des échecs sanglants et rentre très modestement dans la guerre sur des théâtres périphériques…

Trois ans plus tard, au moment du débarquement américain en Afrique du Nord, ses effectifs ont été multipliés par dix, elle a rallié la Résistance intérieure, est largement considérée à l’étranger comme la représentante légitime de la France, et achève la mue qui fera bientôt de ses dirigeants le gouvernement provisoire de la République.

On ne réalise pas forcément à quel point ces succès ont été fragiles, et c’est tout le mérite de ce dictionnaire de les remettre dans leur contexte. Tout aurait pu mal tourner à de nombreuses reprises.

L’opposition surgit d’endroits inattendus – en interne avec l’amiral Muselier ; parmi les Français en exil de Londres et de New York opposés au « dictateur De Gaulle » ; à Londres où Churchill « porte sa croix de Lorraine » ; à Washington où Roosevelt a décidé que la France était définitivement sortie du tableau ; à Alger où Darland puis Giraud essayent de continuer le pétainisme sous protection américaine…

Bien entendu, ce succès conduit aussi à s’interroger sur la notion d’épopée. Livrée à elle-même, la France Libre serait sans doute restée une dissidence périphérique dans la lointaine Afrique équatoriale française. Adossée à l’Empire britannique, puis à l’alliance anglo-américaine[2], elle a réussi son pari, et si son existence n’a pas forcément influé sur le sort de la guerre, elle a pesé sur l’histoire de France.

Comme son titre l’indique, cet ouvrage est un dictionnaire. Le lecteur a donc une vision kaléidoscopique des événements, surtout s’il saute de notice en notice, mais à condition de faire un minimum d’efforts, il y trouvera des monceaux d’information sur tous les aspects de la France Libre – la France Libre militaire en Libye ou en Éthiopie, mais aussi clandestine en France, diplomatique à Londres, impériale à Brazzaville et ailleurs…

Une part substantielle de ce gros volume est consacrée des biographies de Français libres, où l’on croise aussi bien de simples soldats que de futurs maréchaux, où Pierre Dac voisine avec un futur prix Nobel de la Paix, sans oublier les tirailleurs africains discrètement sortis du tableau après guerre, des intellectuels de toutes tendances ou des martyrs de la Résistance qui ont leurs rues dans toutes les villes de France…

On redécouvre aussi des personnages qui ont eu une histoire compliquée après-guerre. Ainsi, George Bidault. Successeur de Jean Moulin en 1943, député et ministre après-guerre, figure importante de la IVe République, il se compromet avec l’OAS, fuit la France et sombre dans l’oubli[3]. En sens inverse, on croise Henri Queuille, dont tout le monde se souvient comme d’un président du Conseil sympathique mais inerte dans les années 50, alors qu’il fut aussi le vice-président de De Gaulle à Alger, assurant l’intérim lorsque le Général était en voyage officiel, et qu’il montra à ce poste de solides qualités d’homme d’État.

Dans un genre très différent, voici Adrien Conus, qui bricole des canons autoportés en Lybie et les met à l’épreuve à Bir Hakeim, avant d’aller se faire parachuter dans les maquis. Arrêté, « horriblement torturé, il est conduit à Saint-Guillaume (Isère) et, lorsque vient son tour d’être fusillé, il se rue sur le peloton d’exécution, le bouscule, se jette dans un ravin et parvient à s’échapper ». Dans le même genre, il y a aussi ce pilote de chasse tué en essayant d’abattre un V1, ou ces saboteurs envoyés faire sauter une centrale électrique qui font un petit détour par un aérodrome militaire allemand avant de rentrer, juste comme ça…

L’accent a beau être mis sur la composante extérieure de la France Combattante, ce dictionnaire apporte aussi d’intéressants éclairages sur la Résistance intérieure. Née spontanément dès juin 40, elle s’organise en 1940 et 41, et devient peu à peu une véritable force – isolément, puis en coordination avec le BCRA gaulliste et le SOE britanniques, qui se tirent confraternellement dans les pattes – avant d’être fédérée par Jean Moulin, puis intégrée aux plans de bataille alliés en 1944, et de contribuer à la Libération. Tout cela avec et contre sa composante communiste, bien sûr, histoire d’ajouter une complication supplémentaire[4].

Le lecteur découvre aussi des synthèses qui mettent en évidence quelques réalités intéressantes. La France libre est beaucoup plus diverse que l’image du Général ne le laisse penser, elle attire des militaires et des syndicalistes, des apolitiques, des centristes, mais aussi des Croix-de-Feu et des maurrassiens qu’on aurait plutôt attendus à Vichy, le tout sous l’autorité d’un patron qui ressemble à une caricature de culotte de peau… mais qui avant-guerre, était plutôt marqué « catho de gauche ».

Sans surprise, à de rares exceptions près, la France Libre est un mouvement de jeunes… mais de jeunes nettement plus diplômés que la moyenne nationale. De Gaulle n’a pas été suivi par « les élites » qui sont sagement restées en France, mais elles ont contribué par l’intermédiaire de leurs enfants. Certaines carrières brillantes se prolongent jusqu’aux années 80[5]. Elles montrent une forte empreinte de la France Libre en politique, mais aussi dans les domaines stratégiques : l’atome, l’armement, l’industrie lourde, l’aviation…

Pour en revenir à la guerre, ce dictionnaire se penche aussi sur la pensée des Français, à Londres, à New York ou dans la Résistance, et sur les synthèses qui s’élaborent à Alger en 1943-1944, avant d’être mises en pratique à la Libération.

J’ai découvert quelques livres rédigés « à chaud » par des témoins – tout le monde a lu L’étrange défaite, mais il va falloir que je me procure À travers le désastre, entre autres. Cela dit, le volet le plus intéressant de cette production intellectuelle est collectif. L’énumération des divers Conseils, Comités et Bureaux chargés de réfléchir sur « l’après » est parfois fastidieuse, mais réserve des surprises.

Le vote des femmes ? Personne n’en voulait vraiment, il fut imposé par De Gaulle. La majorité à dix-huit ans ? Tout le monde était d’accord avant de réaliser que tous ces jeunes idéalistes donneraient du poids aux communistes. L’Assemblée consultative d’Alger lui organise un enterrement de première classe.

Moins anecdotique, quid de l’épuration ? Sous quelles formes et dans quel cadre doit-elle être accomplie ? Que faut-il garder de l’œuvre législative de Vichy ? Comment imposer de nouveaux pouvoirs publics et minimiser l’anarchie ? Une fois la guerre finie, que faire de l’Allemagne et comment rééduquer les Allemands ? Toutes ces questions, et beaucoup d’autres, ont fait l’objet de synthèses, de rapports ou de propositions. Au final, elles ont été transmutés en politiques, puis mises en œuvre par des exécutants plus ou moins à l’aise dans le rôle qui venait de leur être confié[6].

D’autres idées ne sont pas mûres, et attendront leur tour. Un jeune Michel Debré rédige des projets de Constitution qui préfigurent celle de 1958. Des gouvernements en exil réfléchissent aux moyens d’empêcher de nouvelles guerres, et préparent des projets européens qui se mettront en place lors de la décennie suivante, des accords du Benelux dès septembre 1944, puis la CECA, et jusqu’au traité de Rome. J’ignorais tout de ce soubassement de la construction européenne, mais j’avoue que dans le contexte actuel, il m’a donné à réfléchir.


Si vous prenez le temps de chercher un peu au-delà de l’anecdote, vous trouverez dans ce dictionnaire d’abondantes munitions pour réfléchir sur l’action en politique – pas sa caricature, qui consiste à vendre sur YouTube un catalogue de mesures dont tout le monde sait qu’il sera suivi de reniements partiels ou totaux, mais la vraie, celle qui consiste à faire des choix en fonction du réel, à trancher et à assumer ensuite. C’est une leçon utile par tous les temps, surtout ceux qui courent.

(Robert Laffont, collection Bouquins, 1600 pages, 35 euros.)



[1] Parfois au terme de gestes dingues du type « on s’embarque à une poignée sur un cargo italien en France et une fois en mer, on le détourne sur Malte ».
[2] Et à l’URSS, dans une moindre mesure. L’article consacré à l’escadrille Normandie-Nièmen montre à quel point l’envoi de quelques centaines d’hommes sur le front de l’Est a constitué un énorme succès de propagande pour la France Libre.
[3] Sauf si vous êtes « Algérie française » ou si vous vous intéressez à la fondation du FN.
[4] Ce livre est à acheter de préférence en conjonction avec le Dictionnaire de la Résistance, dans la même collection, qui le recoupe sans forcément faire doublon.
[5] Jusqu’au premier mandat de François Mitterrand inclusivement. Tous les Français Libres n’ont pas participé au gaullisme politique des années 60, et certains étaient socialistes.
[6] Souvent dans une ambiance « vous êtes responsable de la libération de ce département, bonne chance ».

27/02/2017

Sword & Mythos

Je vous promets, je vous jure que ce sera ma dernière anthologie cthulhienne avant un bout[1]. D’autant que là, on quitte les alcools relativement raffinés des recueils Joshi & Price se risquer dans la cthulhexploitation – alors certes, Sword & Mythos n’est pas l’un de ces tord-boyaux vraiment graves qui font grésiller les yeux, fondre les dents et pousser de longs poils vert fluo dans des endroits où ils n’ont rien à faire, mais c’est quand même du raide.




Cette anthologie de Silvia Moreno-Garcia et Paula R. Stiles compte 314 pages, biographies des auteurs comprises. Sa couverture est plutôt sympathique et, originalité bienvenue, elle se termine par une petite partie « essais ».

Théoriquement, le concept était de marier sword & sorcery et mythe de Cthulhu. En route donc pour un passé plus ou moins mythique, dans le sillage de héros plus ou moins musclés qui vont affronter des entités plus ou moins lovecraftiennes au fil d’histoires plus ou moins lisibles, et qui ont plus ou moins de rapport avec le concept.

En route pour la revue de détail :

• The Iron Hut, de Maurice Broaddus, se déroule au Kenya et mélange Bantous, Masaïs, escalade du Kilimandjaro, cité perdue et monstres à tentacules, plus une expédition archéologique qui fournit un début et un épilogue inutiles. Le mélange ne prend pas vraiment et, sans aller jusqu’à s’emmerder, on ne s’enflamme pas.

• Jon Carver of Barzoon, You Misunderstood, de Graham J. Darling, est une aimable blague de deux pages qui fera sourire les amateurs d’Edgar Rice Burroughs, et laissera froid tous les autres.

• Sun Sorrow, de Paul Jessup, nous parle d’une paire de paumés, d’une épée magique et de Carcosa. Comme dans beaucoup d’histoires carcosiennes, l’infortuné lecteur se tape une narration déstructurée, truffée d’images poétiques comme une dinde de marrons, et se demande quand ça finir. Il y a des lueurs dans ce jus de boudin-ci, mais pas l’ombre d’une fulgurance. Pauvre Robert Chambers ! Pauvre Ambrose Bierce ! Si vous aviez su !

• The Wood of Ephraim, d’Edward M. Erdelac, nous ramène au concret. Cette bonne petite histoire démarquée d’un épisode biblique confronte des guerriers juifs de l’Antiquité à une horreur bien tangible. Erdelac, dont le nom revient souvent dans ces anthologies, livre un boulot solide, carré et qui donne envie de passer à l’histoire suivante[2].

• Thuth is Order and Order is Truth, de Nadia Bulkin, joue à fond la carte de l’exotisme, avec pour décor un coin d’Indonésie et pour trame une lutte de pouvoir entre prétendants au trône. Paradoxalement, il n’y a que le versant « mythe » de l’affaire qui soit immédiatement familier et compréhensible. Le résultat, étrangement contemplatif pour de la sword & sorcery, se laisse lire.

• Spirit Forms of the Sea, de Bogi Takács, m’ouvre un univers nouveau, celui des auteurs cthulhiens hongrois. Pour le coup, les deux versants du contrat sont remplis : à un moment indéterminé mais qui doit se situer avant l’an Mille, on suit une apprentie chamane magyare qui part au lointain pays des Croates pour découvrir sa forme spirituelle. Et vous allez rire, la forme en question ne sera pas un gentil lapin, ni même un fruit de mer normal… Beau boulot.

• The Bones of Heroes, d’Orrin Grey, est une courte histoire qui ressemble à un conte de fées barré plus qu’à n’importe quoi d’autre, mais qui se laisse déguster sans mal.

• Light, de Diana L. Paxson, est… comment dire ? De la sword & sorcery contemporaine ? Nous sommes sur la côte du Groenland, et nous suivons une énième Expédition Qui A Des Problèmes. L’héroïne, une archéologue noire qui, à ses moments perdus, appartient à la Society for Creative Anachronism sous le nom de « Sire Svarthilde » et n’est donc pas manchote avec une épée. Ça tombe bien, car Odin, descendu du Valhalla pour poutrer Yog-Sothoth, a besoin d’une Valkyrie honoraire. Je sais, ça paraît crétin raconté comme ça, mais en fait, le résultat est sympa. Le seul truc gênant, c’est qu’elle aurait marché exactement pareil avec un géant du givre ou Gargamel à la place de Yog-Sothoth.

• The Serpents of Albion, d’Adrian Chamberlain, est une rareté, un mélange arthuro-cthulhien. Des passerelles ont été établies très tôt entre Lovecraft et Sherlock Holmes, mais l’autre grand cycle mythique en expansion constante, celui de la Table ronde, n’a pas inspiré beaucoup d’auteurs cthulhiens. Et donc, le roi Arthur gît mourant, tué par Mordred. Avant de rendre son dernier soupir, il confie Excalibur à Bevedere, dernier chevalier de la Table Ronde, pour qu’il aille la rendre à la dame du Lac… Un peu de subtilité dans l’exécution aurait été bienvenue, mais je salue l’effort.

• The Call of the Dreaming Moon, de Thana Niveau, met en scène une jeune Amérindienne qui s’embarque dans une quête spirituelle. Elle est bien écrite et renferme tout ce qu’on attend de visions et d’onirisme. Elle m’a laissé froid, mais c’est sans doute plus de ma faute que de celle de l’auteur.

• Black Caesar : The Stone Ship Rises, de Balogun Ojetade, se range à la rubrique du « mais qu’est-ce que ça fout là ? » La notice biographique de l’auteur m’a appris était l’une des lumières de l’Afrofunk, un genre qui marie légendes africaines et steampunk. Et il faut le reconnaître, cette histoire de super-capitaine pirate noir qui défonce les sales gueules d’infâmes esclavagistes à l’aide d’un super-vaisseau dont l’équipage est composé de super-automates est très bien[3], prenante et truffée d’images bien trouvées. Comme histoire steampunk, elle fait le job et mieux que ça. En revanche, vous pouvez la démonter, secouer les morceaux, les passer au tamis, et les examiner à la lumière noire, elle ne renferme pas l’ombre du début d’un cthulhu, ni la moindre miette de sword & sorcery. On s’en fout.

• And After the Fire, A Still Small Voice, d’E. Catherine Tobler, a davantage de raisons d’être là, mais elle remporte la palme du concept le plus « what the fuck ? » de l’anthologie, voire de l’année. Oyez oyez l’histoire de Jeanne d’Arc qui, après son martyre, s’est retrouvée perdue dans un pays hanté de monstres. Elle y a sympathisé avec un mammouth qu’elle a baptisé Roi-Charles. Et ensemble, ils vont affronter un truc qui ressemble furieusement à Nyarlathotep. Non non, ne partez pas ! J’ai eu du mal au début, je dois bien l’admettre, mais si l’auteur s’ébat joyeusement au pays des champignons hallucinogènes, elle le fait avec une certaine grâce. Je ne dis pas que j’ai tout compris, mais au moins, je me suis marré.

• No Sleep for the Just, de William Meikle, se déroule sur une île écossaise où un collecteur d’impôts envoyé par le roi pour faire rendre gorge à un monastère affronte une palanquée de monstres à l’aide de sa fidèle épée magique. Là, par contre, le haggis ne prend pas, et même un Dagon très spectaculaire n’arrive pas à sauver l’histoire des griffes de l’ennui.

• In Xochitl In Cicatl In Shub-Niggurath, de Nelly Geraldine Garcia-Rosas, est une courte histoire aztèque plutôt plaisante, mais en dix pages, elle n’a pas le temps de décoller bien haut. J’ai quand même bien aimé la fin.

• The Sorrow of Quingfeng, de Grey Yuen, est un autre objet narratif étrange : une histoire située dans la Chine médiévale, dont le narrateur est l’un des assistants du juge Ti… N’espérez pas du Van Gulik, elle louche plutôt du côté d’Histoire de fantômes chinois et de son vieux moine taoïste chasseur de monstres. Elle m’a bien plu, mais ce stade, vous aurez compris que je suis un bon client pour les hybrides bizarres.

Les nouvelles étant terminées, on attaque la partie « essais », nettement plus légère à tous points de vue : une trentaine de pages.

• Conan and the Cthulhu Mythos et Sword of Cthulhu, tous deux de G.W. Thomas, sont des tentatives assez peu convaincantes pour annexer au mythe de Cthulhu les histoires de Conan, et plus généralement les productions réunies de Robert Howard et de C.A. Smith. Notre pauvre poulpinet est déjà assez obèse comme ça, laissons-le digérer tranquille !

• What’s so Great About Sword and Planet ?, de Paula R. Stiles, essaye de définir un genre qui se trouverait à mi-chemin entre la Sword & Sorcery et le Space Opera, et qui irait, en gros, des Aventures de John Carter à La Guerre des étoiles. Ses arguments historiques se tiennent, mais la définition d’un nouveau genre est un exercice de séparation que je trouve toujours profondément vain, la beauté étant dans les mélanges[4]. Quant à savoir si l’auteur a raison d’estimer que les droïdes de Star Wars sont coupables de présenter l’esclavage sous un jour positif, je laisse de meilleurs experts que moi en discuter.

• Spanish Conan : Manos, Guerrero Indomito et Mexican Belit : Conan Goes Viking, tous deux de Silvia Moreno-Garcia, sont deux petits articles sur des séries de BD hispanophones qui ont pillé… se sont inspirées de bonne heure de Robert E. Howard. Ils sont instructifs et feront peut-être dresser l’oreille ou autre chose à des collectionneurs, mais je ne suis pas très BD.

Le bilan est contrasté. À un bout, on a Black Caesar, qui ne respecte aucune des deux moitiés du cahier des charges, mais est une réussite. À l’autre, No Sleep for the Just, qui est pile dans la commande mais qui ne fonctionne pas. Sun Sorrow est chiante, mais elle est carcosienne comme pas permis – comme ça ne devrait pas l’être, en fait. Il y a aussi des mélanges périlleux avec le juge Ti et le roi Arthur. À côté de tout ça, certaines histoires remplissent le contrat avec brio, comme Spirit Forms of the Sea ou, un cran en dessous, The Wood of Ephraim. Et And After the Fire, A Still Small Voice a beau être barrée, elle a quand même quelque chose.

En définitive, il y a là-dedans plus de créativité et de liberté que chez Joshi ou Price. Après, les directions dans lesquelles elle s’exerce peuvent ou non vous plaire, c’est une autre histoire.



[1] Unité de temps plus longue qu’une chouille, et plus courte qu’un laps.
[2] Les nouvelles précédentes m’avaient donné envie de sauter jusqu’à l’histoire suivante, ce qui n’est pas la même chose.
[3] Non, pas super-bien, faut pas déconner non plus.
[4] La beauté, ou au moins une cuite assez sévère pour renvoyer l’esthétique au second plan.